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LA VOIX DES CHEVAUX : Bouzhigmaa Santaro et le Morin Khuur
Rubrique : Musiques vivantes | Date : 30 Octobre 2019 | Commentaires |
Photo : Brigitte Collet
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    LA VOIX DES CHEVAUX - Bouzhigmaa Santaro et le Morin Khuur
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A l'approche de notre tournée prochaine dans le Sud-Ouest, voici une rencontre exclusive avec ma partenaire de longue date, Bouzhigmaa Santaro. Elle nous fait parcourir les espaces immenses qui l'habitent, qu'elle fait vibrer au son du "Morin Khuur", la vièle mongole à tête de cheval.

Viviane BRUNEAU-SHEN : Bouzhigmaa, voilà un beau prénom aux sonorités venues d’ailleurs… Peux-tu nous dire qui tu es, quel est ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a conduite jusqu’en France ?

Bouzhigmaa SANTARO : Bouzhigmaa est un prénom mongol qui veut dire « Esprit de la danse ». Peut-être mes parents désiraient-ils que je devienne danseuse ? Je suis née en France, mais mes parents m’ont emmené en Asie dès l'âge de mes deux ans. On a d’abord été au Tibet, puis on a vécu en Chine quelques années, pour enfin atterrir en Mongolie. J’ai vécu quinze ans en Mongolie, en effectuant tout mon parcours scolaire à Oulan-Bator, la capitale. J’ai d’abord étudié au Collège de Musique et de Danse (aujourd’hui le Conservatoire de Mongolie) et après à l’Université des Arts et de la Culture d’Oulan-Bator. Je suis revenue en France en 2008 pour continuer mes études en Master d’ethnomusicologie à la Sorbonne.

VBS : Le Morin Khuur (vièle à tête de cheval) est ton fidèle ami qui tu fais chanter partout où tu vas. Quelle est l’histoire de cet instrument et comment l’as-tu rencontré ?

BS : Le Morin Khuur est l’instrument emblématique de la Mongolie. Mori veut dire cheval, et Khuur veut dire vièle ou instrument. Les Mongols sont un peuple nomade. Ils vivent dans la nature avec leur bétail et leurs chevaux. Le cheval est le fidèle compagnon d’un berger nomade. Ce sont aussi les chevaux qui ont aidé les guerriers mongols à parcourir le monde. Pour les Mongols, le cheval représente la fidélité. Ainsi ils ont immortalisé le cheval sur leur instrument de musique. Il y a une légende qui tourne autour de l’origine de l’instrument. Lorsqu’un berger nomade perd son cheval bien-aimé, il construit un instrument en sa mémoire. Avec son crâne, il fait une caisse de résonance, avec les crins, il tire deux cordes et construit un archet. Et en haut de l’instrument, il sculpte une tête de cheval en bois. Et à chaque fois qu’il joue de son instrument, il revit les aventures qu’il a vécu avec son cheval. Je ne connaissais pas du tout cette vièle. Mon père m’a présenté cet instrument bien curieux quand j’avais neuf ans. Et je l’ai avec moi depuis.

VBS : Peux-tu nous parler du morceau enregistré qu’on peut écouter sur cette page ?

BS : Les tatlaga sont des musiques de danse, qui accompagnent les diverses danses qu’on peut retrouver parmi les différents peuples mongols, notamment en Mongolie de l’Ouest. Ces morceaux sont devenus des musiques pour Morin Khuur solo, par la suite. Ternaire ou binaire, le rythme de danse se reconnaît par ses accents et l’articulation des mélodies simples, courtes et répétitives. Ici, il s’agit d’un tatlaga que je joue pour accompagner une chanson traditionnelle mongole intitulée « Ulaan Buurtai temee » (Les chameaux au mâle roux).

VBS : Quelques notes de Morin Khuur suffisent à nous transporter dans l’immensité de la steppe, sur le dos d’un cheval… Quelle place a la musique dans la vie des Mongols ? Qu’est-ce que tu as le plus à cœur de transmettre de cette tradition au public d’ici ?

BS : Les Mongols sont un peuple chanteur. Quiconque qui a fait un tour en Mongolie le sait. Toutes les occasions sont bonnes pour chanter, et surtout chanter tous ensemble. Sur la route dans la voiture ou à dos de cheval, de chameau, pendant une célébration, autour d’un repas ou même lorsqu’on garde le bétail, sous les rayons de soleil en été. La musique est très fortement liée à la vie quotidienne des Mongols, elle a une place très importante. Avant tout, la musique était une tradition orale, qui se transmettait de bouche à oreille, de maitre à disciple, de père en fils, par la mémorisation. Les institutions sont arrivées par la suite, et la musique écrite est venue par cette occasion. Mais sinon, comme toute tradition orale, les chants, les danses, la musique étaient porteurs de mémoire, de transmission. Rempli de symbolisme et de culture, c’était aussi un miroir de la société, une image dessinée dans l’espace avec les notes, en quelque sorte. Je pense que si on aborde la tradition orale comme une histoire ambulante, on touchera beaucoup plus à la richesse de la musique mongole.

VBS : Tu joues dans plusieurs groupes, qu’ils soient traditionnels ou de tendance « fusion ». Peux-tu nous les présenter ? Comment envisages-tu la rencontre du Morin Khuur avec d’autres styles musicaux, qu’ils soient passés ou actuels ?

BS : J’ai plusieurs projets en route. Le premier groupe que j’ai pu monter quand je suis revenue en France est le trio Sarasvati, avec Ganchimeg Sandag, et toi Viviane. Ensemble, on jouait de la musique traditionnelle mongole et chinoise. Avec Ganchimeg, on a un duo intitulé Yesun, où on joue des chants et des musiques de danses de Mongolie. Et je fais aussi partie d’un trio qui s’appelle UB*K, où on fait une rencontre entre la musique mongole et la musique médiévale occidentale. Je travaille dans ce trio avec Christophe Deslignes, qui joue de l’orgue portatif, et François Touvet dit « Utelo » qui est chanteur en chant diphonique et percussionniste. Ça, ce sont mes groupes qui tournent encore. Auparavant en 2015, j’avais travaillé avec des danseurs de hiphop et un guitariste électrique. On prenait des musiques de danses mongoles et on les adaptait au rythme contemporain de la danse hiphop. C’était une rencontre très intéressante. J’ai aussi travaillé pendant deux ans, de mars 2016 à mai 2018 dans une pièce de théâtre intitulée « Marco Polo et l’Hirondelle du Khan », où j’ai eu l’occasion de travailler avec un musicien de musique électronique, Didier Simione. Nous étions 3 comédiens, 3 musiciens et 1 chanteuse lyrique sur scène. Didier prenait nos sons et les modifiait en live via son ordinateur. C’est ainsi qu’il pouvait donner une couleur particulière, selon la scène et l’ambiance souhaitée à tel ou tel moment de la pièce de théâtre. J’ai vraiment adoré travailler avec Didier, qui m’a ouvert un univers que je n’avais pas encore exploré jusqu’alors.

VBS : Où peut-on t’écouter, se procurer tes enregistrements, suivre ton activité ? Quels sont tes projets ?

BS : Le duo Yesun a une page facebook « Yesun hamtlag », et une page soundcloud : www.soundcloud.com/yesuntsatsal.
Pour le trio Ub*K, notre site est https://ubktrio.com/. Nous avons aussi une page facebook « ubktrio ».
Ma page youtube est « paintwithmusic », où vous pouvez retrouver toutes les vidéos de mes concerts passés, triées dans différentes playlistes.

Sinon, j’ai un futur projet de spectacle jeune public. La résidence se fera en mai 2020, avec une claviciniste, Marie van Rhijn. Cette fois-ci, ce sera une rencontre avec la musique baroque.


VBS : Quel est ton vœu le plus cher - ou ton rêve le plus fou, pour toi et pour le monde ?

BS : Mon vœu le plus cher pour le monde est qu’on revienne à la sagesse véritable. Aujourd’hui, nous l’avons perdue avec cette nouvelle société, ce nouveau mode de vie, toujours dans la vitesse et la rentabilité. On ne prend plus le temps. Pour moi, un des éléments fondateurs de la sagesse véritable est la vraie écoute, sans jugement, sans idée préconçue. Juste écouter. Pour de vrai, en toute sincérité. Et surtout, écouter jusqu’au bout. Alors, il n’y aura pas de malentendu, de manque d’amour et d’affection. Il y aura beaucoup moins de solitude, de dépression et de crise d’angoisse. Je crois que c’est aussi mon rêve le plus fou, car je ne vois pas comment on y arrivera. Pas avant un bon bout de temps, en tous cas. Mais je ne désespère pas. J’ai pu faire de belles rencontres dans ma vie qui me montrent que c’est possible, que ça existe, même si ce sont des pépites cachées.
Mais sinon, j’ai toujours voulu être une sorcière ! (grand sourire)


VBS : Tiens donc ! Mais tu l’es déjà un peu, non ? (rires). Merci Bouzhigmaa.

BS : Merci Viviane.

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