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D'UNE FLÛTE À L'AUTRE : Béatrice Pley, flûtiste (et bien plus !)
Rubrique : Musiques vivantes | Date : 11 Décembre 2019 | Commentaires |
Photo : Pierre Maier
Flûte et piccolo vs piano et guzheng : avec Béatrice Pley, nous formons un duo multiforme à géométrie variable, et cela nous ressemble ! Avant notre rendez-vous scénique à Lyon, le 14 décembre prochain, il était temps de vous présenter cette partenaire avec qui on partage… bien plus que la musique. Pour la voir et l'entendre, nous vous invitons à cliquer ICI.

Viviane BRUNEAU-SHEN : Quand j’ai commencé à te connaître, Béatrice, je me souviens t’avoir dit sous forme de boutade : « Tu es une très vieille âme !… » A vrai dire, j’étais assez époustouflée par la richesse et la diversité de ton parcours. Tu as beaucoup voyagé, et nous partageons une même passion pour l’inter-culturalité. Peux-tu nous parler des expériences humaines ou artistiques à l’étranger qui t’ont le plus marquée ?

Béatrice PLEY : Mon premier voyage seule à l’étranger, à 11 ans, pour aller rejoindre une famille d’accueil en Angleterre, pas bien loin, mais cela m’a fait découvrir un tout autre mode de vie et d’autres modes de relations humaines, faisant exploser le carcan et les repères auxquels j’étais habituée.
Puis l’Espagne où l’âge n’est pas un critère, le Japon pays ancestral et d’excellence, fascinant, si différent de tout ce que nous pouvons imaginer en occident, où si nous ne sommes pas initiés nous faisons des gaffes en permanence…
Partie vivre un mois en Italie j’en suis revenue 22 ans plus tard, ayant exercé cinq métiers et sillonné l’Italie du Sud au Nord. Quel peuple et quel pays étonnant, souvent méconnu au delà des clichés. L’Italie a fait de moi une autre personne. Le passage plus bref en Israël et en Palestine a achevé de brouiller les pistes…


VBS : Bien que tu ne sois pas encore allée en Chine, je sais que c’est dans tes projets depuis un moment. Tu m’as d’ailleurs proposé de transcrire pour toi des pièces chinoises, ce que j’ai fait avec plaisir, confiante que tu saurais les aborder dans leur style tout en y apportant ta touche personnelle. Qu’est-ce qui t’attire vers la Chine et que  t’attends-tu à découvrir là-bas ?

BP : Oui j’ai beaucoup de plaisir à travailler ces pièces chinoises, merci !
Autant que je me souvienne c’est vraiment toute jeune que je suis tombée amoureuse de l’Extrême Orient et de la Chine en particulier, au gré des lectures, des rencontres et des expositions. Une attirance inexplicable, si ce n’est que je fais partie d’une lignée de voyageurs.
Je m’attends à trouver un pays démesuré, ou il y a tout et le contraire de tout, un pays d’une efficacité qui n’a pas son parallèle en occident car il obéit à des lois différentes et c’est précisément ce qui m’attire. Un modernisme audacieux qui côtoie des édifices et des habitudes millénaires. Ayant déjà un certain nombre d’amis chinois, j’apprécie la fluidité – parfois subtile ! – des rapports humains et je m’efforcerai de saisir, au delà de l’adaptabilité des chinois et de l’accueil de l’étranger, ce qui fait la spécificité d’une région et d’un peuple de Chine.



VBS : Musicienne dans l’âme, flûtiste dans les doigts, tu as aussi beaucoup d’autres cordes à ton arc. Peux-tu nous parler plus en détail de ton parcours musical ? Quelles ont été tes autres expériences professionnelles, et comment viennent-elles enrichir ta vie de musicienne ?

BP : Dès mes 8 ans, mon père, médecin passionné de culture, m’emmenait régulièrement assister à des spectacles qui ont marqué son époque. Je lui voue une reconnaissance éternelle ! Mon enfance a ainsi été peuplée de Rubinstein, Rostropovitch, Ciccolini, Béjart, Peter Brooke, Hélène Grimaud, Maurizio Pollini, Daniel Barenboim, Zhu Xiao Mei et tant d’autres que j’aimerais citer. Autant de moments de grâce qui m’ont nourrie dès mon plus jeune âge.

J’ai eu la chance d’entrer au Conservatoire de Versailles dans la classe de Jean-Michel Varache, excellent professeur qui ne donnait pas d’horaire de cours à ses élèves. Ainsi, nous passions des heures à écouter les cours donnés aux autres élèves, bénéficiant des conseils d’interprétation bien avant d’aborder les œuvres. C’était passionnant et c’était aussi une école de vie.
Ensuite à l’Ecole Normale de Musique de Paris, Pierre-Yves Artaud faisait de même. Nous profitions alors de sa connaissance personnelle de nombre de compositeurs, il les faisaient vivre devant nous et nous racontait des anecdotes, leur vision personnelle de la musique. Sa compétence en musique contemporaine n’était que l’extension de son immense culture musicale et expression de son ouverture d’esprit. Un peu de la même manière, Mihi Kim à l’Ecole Normale de Musique de Paris puis Jean-Louis Beaumadier au Conservatoire de Marseille m’ont ouvert au monde du piccolo. Au delà des aspects techniques et de l’interprétation, ces passeurs passionnés m’ont marquée et transmis bien plus qu’un enseignement musical de qualité.

Parallèlement à mon parcours musical, le fait d’avoir côtoyé des personnes venant de domaines très divers, comme le domaine scientifique, sportif, ou linguistique, m’a permis d’étendre ma connaissance de l’humain. Et celui qui passe des heures à trouver le niveau de langage et les expressions justes pour écrire un dialogue de film n’est pas très loin de l’interprète qui cherche la couleur, la texture, la direction de la phrase musicale. Travailler dans le cinéma, côtoyer des scientifiques, dresser des chevaux… et des cavaliers, tout cela est venu enrichir mon histoire personnelle et donc aussi, je crois, l’expression musicale.


VBS : Ta personnalité est tellement foisonnante, ta trajectoire fait tellement exploser tous les cadres, que quand on est avec toi, on a toujours l’impression de zoomer ou de dé-zoomer ! Alors, zoom maintenant. Tu aurais pu faire plein de métiers, mais c’est quand même la musique qui t’appelle depuis toujours. Que souhaites-tu transmettre à travers ton art ? Quelle est ta plus belle expérience musicale ?

BP : Une des surprises de la musique, c’est quand on a l’impression de patauger lamentablement à un concert, et que quelqu’un vient vous dire combien cette pièce, précisément, l’a touché ! Mystère de la fragilité partagée… qui vient rejoindre l’autre au-delà de ce que nous pouvons ressentir de très inconfortable ! Mais je préfère tout de même ces moments suspendus où les interprètes et le public sont accordés, vivent une expérience ensemble, chacun portant l’autre, on pourrait appeler cela un moment de communion.

Pour moi la musique passe par une succession de ponts, entre le monde du compositeur, son époque, sa personnalité, son génie, sa musique qu’il va transcrire sur le papier, puis entre la partition et l’interprète, et enfin entre l’interprète et l’auditeur. Nous tentons donc de transmettre le plus fidèlement possible le monde du compositeur, son intention telle qu’elle se présente à travers la partition, mais aussi ce que nous ressentons en jouant cette œuvre, les images et l’état d’esprit que cette musique suscite en nous. Et bien humblement, cela passe aussi à travers le niveau de maîtrise de l’instrument et la condition du musicien le jour du concert.



VBS : Un autre zoom, un peu plus près cette fois. Tu aurais pu jouer de plein d’instruments, du violon ou du piano notamment, mais c’est quand même par la flûte que tu t’exprimes avant tout. Qu’est-ce que cet instrument nous dit de toi, de ton âme ? Si ce n’est pas facile pour toi de répondre à cette question, peux-tu tout simplement nous parler de ton histoire avec cet instrument ?

BP : Cet instrument n’a pas fini de me surprendre je crois. Il a la particularité d’aller directement au cœur et de rejoindre ce que nous avons de plus intime en nous. De nombreuses fois j’ai tenté de l’abandonner ! Mais toujours il est revenu, plus fort encore. Je lui reproche toutes sortes de choses mais il flauto, en italien cet instrument est masculin et c’est ainsi que je le vois, ne m’en tient pas rigueur. Il est d’une telle fidélité…


VBS : Béatrice, depuis que je te connais, tu as toujours eu la tête pleine de projets. Quel est celui qui te tient le plus à cœur en ce moment ?

BP : C’est précisément de ne pas faire de projet. Et c’est dur !
Parfois nous voulons tellement donner un sens et une direction à notre vie que nous allons, sans le savoir, à contre courant. Il y a un temps pour tout et il est bon de savoir naviguer à contre courant, mais il faut aussi parfois lâcher le gouvernail, afin de laisser le courant nous amener à bon port.


VBS : Quel est ton rêve le plus fou, pour toi-même et pour le monde ?

BP : Ayant vécu dans un pays où les tensions sont extrêmes (Israël-Palestine), mon rêve le plus fou pour le monde serait que chacun ait au moins un ami dans chaque pays du monde. Cela briserait le mur de la peur et rendrait vaine toute désinformation visant à monter les peuples les uns contre les autres.
Pour moi-même, sans renier ma flûte, mon rêve de toujours est de jouer du violon et du piano, j’aime tout du violon, le bois, l’instrument, le son, la corde, le crin, le répertoire… et le piano nous ouvre à tout un monde d’harmonie auquel nous autres, instruments monodiques, n’avons accès que grâce à nos partenaires.
Mon deuxième rêve serait de parler 7 langues en plus de la mienne, j’en suis à la moitié, il m’en reste 4, et pas des moindres !


VBS : Merci Béatrice.

BP : Merci à toi Viviane.

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